“Théâtre : A-t-on encore besoin des auteurs ?”

By | 1 février 2018

Le 11 janvier, Libération publiait quelques pages titrées “Théâtre : A-t-on encore besoin des auteurs ? “.

En réponse à ce titre polémique, Jean-Pierre Thibaudat dans le blog de Médiapart analyse la situation actuelle des auteurs dramatiques dans un article intitulé : “Auteurs contemporains : l’exemple exemplaire de Pauline Peyrade”.

Christian Taponard, Membre du jury des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre, metteur en scène, comédien et enseignant, très affecté par l’article de Libé a souhaité apporter sa contribution au débat.

” Que cache cet acharnement contre les auteurs dramatiques, contre le texte de théâtre ?
Oui, aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin des auteurs dramatiques, de leur parole, de leur témoignage et de leur regard sur le monde !
Oui, le texte demeure le centre de l’acte théâtral, son cœur vibrant, il est d’une haute nécessité parce que les mots portent le sens, déconstruisent l’hypocrisie des langages formatés du pouvoir et des médias, et nous ouvrent d’autres possibles !
Parce que le théâtre est un miroir, parce qu’il nous parle de nous, de nos travers et de notre impuissance face aux dérèglements du monde, de nos rages et de nos utopies secrètes aussi, de ce qui nous manipule et nous perd, de la déshumanisation et du grand espoir de rester humain…
L’écriture dramatique constitue un incomparable champ d’expérimentation et de partage. Elle est non seulement un lien avec les publics convaincus et passionnés par le théâtre, mais une nécessité quotidienne et se doit de toucher de nouveaux spectateurs. Elle nous accompagne et remet en question nos certitudes. Elle met des mots sur les sensations, crée des images, pénètre en profondeur dans le champ de nos imaginaires et agit comme une maïeutique…
Les champs qu’ouvre l’écriture dramatique sont infinis. Les textes de théâtre abolissent les frontières, font inlassablement exploser les préjugés et nous laissant intranquilles, nous amènent ainsi à refuser toute fatalité dans nos destinées.
Il est d’ailleurs frappant de constater la capacité des jeunes, quelle que soit leur origine sociale, à s’approprier la parole des auteurs, de manière sensible, avec un total engagement. Le théâtre contemporain peut les entraîner dans l’émerveillement, la Joie de la pensée et de la résistance que procure l’art théâtral.
Ils sont nos plus passionnés porte-flambeaux. Ce que nous essayons de leur transmettre sera le terreau de la création théâtrale, et dès demain leur appartiendra.
Sur nos plateaux, nous travaillons non seulement avec les textes qui nous sont confiés ou que nous avons sollicités, mais nous rencontrons les auteurs, elles et ils nous accompagnent, même hors du plateau. Elles sont, ils sont au centre du processus de création.

Est-ce parce que le texte fait sens et est profondément troublant dans les questions qu’il véhicule qu’il est tellement dérangeant ?
En privilégiant et en opposant au théâtre de texte un théâtre d’images qui en faisant de la transversalité des disciplines artistiques un dogme, certains programmateurs, parfois sous la pression, même indirecte, des politiques, évacuent la présence centrale du texte, porteur de sens et d’argumentations contradictoires. Il ne s’agit pas de mépriser ces « nouvelles » tendances dans le spectacle vivant, elles peuvent susciter des créations qui touchent autrement les publics. Toutefois, elles ont trop souvent servi de prétexte pour marginaliser le théâtre de texte.
Tout est là : les mots font peur, la parole des auteurs dramatiques fait peur. Les mots sont paradoxalement porteurs de silence, ce silence qui se fait en nous lorsque la pensée nous révèle les secrets du monde et éloigne les vains bruits des mensonges médiatisés qui nous sont déversés à longueur de journée.

Car jamais les images projetées ne seront aussi transgressives, aussi porteuses d’un « explosif insondable » que les mots qui en nous résonnent et nous font acteurs de nos vies. L’image s’épuise ; la fausse clarté de ses signes verrouille la compréhension des situations et des enjeux et par trop de lumière nous empêche de voir et de douter. La saturation des images fait tellement de bruit dans nos têtes que l’accès à la poésie, au secret et au silence des mots n’est plus possible.

Car les mots se répercutent en écho dans nos corps et nos vies.

Irréductiblement, le théâtre de texte remet en question de manière vivante, ludique et polémique, sur tous les modes, de la comédie à la tragédie, du burlesque au drame, l’ordre du monde.

Les spectacles basés sur les écritures de plateaux et sur l’utilisation prédominante des nouvelles technologies de l’image et du son ont bien sûr leur pertinence mais nous nous révoltons face à cette volonté de les instrumentaliser pour en faire une arme contre le théâtre de texte et attester faussement de la disparition des auteurs.

Oui, les auteurs dramatiques sont bien vivants, ils sont les artisans obstinés du théâtre de demain !”

Christian TAPONARD
Comédien Metteur en scène – Lecteur engagé dans la transmission des écritures théâtrales contemporaines